# Texte par Crapaudine P e r d u e __ c e t t e __N u i t
L'orage grondait au-dehors. Si fort, que l'on pouvait sentir frémir le sol humidifié par la pluie sous nos pieds. Le grondement régulier se mêlait à l'impact des gouttes sur les chemins bouillant. Dans la nuit tombante, quelques éclairs s'y perdaient, apportant une brève vue sur les rues désertes et sombres à cette heure tardive. Seul un petit studio restait éclairé... Une légère mélodie ravivait la nuit. Le piano cessait parfois, pour recommencer après une courte pause. Cette musique luttait, luttait contre le désespoir...
À ce même instant, il était posté devant son grand piano. Il jouait comme jamais, pour elle... Ce soir n'était pas un jour comme les autres, ce soir, il avait un public, conséquent. Tandis que ses doigts taquinaient les touches bicolores du clavier, son esprit, lui, était ailleurs, si loin de cette salle de spectacle. Avec elle, sûrement. Elle, c'était la seule à savoir.
Elle jouait ses partitions à lui, malgré la pluie battante. La faible ampoule duminuscule studio vide brillait au plafond. Les gouttes d'eau s'écrasaient sur la vitre. Elle n'y prêtait pas attention, elle jouait pour lui. Quelques larmes s'ajoutèrent à la partition. C'était si idiot mais s'était trop tard. Elle le savait.
Les dernières notes résonnèrent dans la salle. C'était fini. Les applaudissements crépitaient. Il sourit, un sourire reconnaissant, celui qu'on utilise que pour les grandes occasions. C'était la fin, est-ce suffisant pour justifier ce sourire sorti du c½ur ?
Elle haussa naïvement les épaules tandis que 22h sonnait. C'était fini... Elle fronça les sourcils pour se plonger au profond de ses pensées. Qu'allait-elle devenir ? Elle se sentait si égoïste de parler de « je » alors que lui en avait tant besoin. Elle baissa la tête et fixa les touches de ce grand piano, son piano...
Il leva les yeux au ciel en sortant de la salle. La nuit était plongée dans un sombre bleu, il pleuvait. Il ne l'avait même pas remarqué. Il toussota dans son mouchoir qu'il gardait toujours en main, étouffant ainsi sa toux. Si seulement ce n'était qu'une toux ?
C'était l'heure. 23H tapante, elle attendait sagement assise devant le piano devenu silencieux. L'orage était trop loin, seul le bruit de la pluie brisait le silence.
Le moteur assourdissant de la voiture écorchait les oreilles de son conducteur. Tant pis, il continuera à pied. Il gara la voiture au contrebas. La ville était silencieuse à cette heure tardive. Malgré la pluie, il avançait d'un pas pressé, essayant, de temps en temps, de décrypter l'heure sur sa montre. Sa gorge lui serrait. Il ne pensait à rien. Même pas à elle, qui,d'habitude envahissait sa conscience avait disparu.
Non, ce n'était pas normal. Il était en retard. Et si... non, il va bien. Son regard forci. Elle fixait l'horloge suspendue au mur. Aguichant le do de son clavier.
La clef crissa dans la serrure. La porte du studio céda. Il avança d'un pas anxieux. L'ampoule luisait. Le silence était pesant. Il avança... Et la découvrit endormi sur le piano. La scène était attendrissante, un sourire captura ses lèvres écorchées, le dernier. Seulement, sa quinte de toux reprit à ce moment. Il savait...
Elle fut réveillée par le bruit. Il était là, mais au lieu de lui offrir son plus beau sourire, il toussait à en cracher ses poumons. A ce moment, elle aurait voulu s'envoler loin, très loin d'ici, elle aurait voulu pleurer, pleurer les larmes les plus amères et salées qu'il puisse, elle... Mais non, elle savait, elle l'attrapa par le bras et le serra très fort dans son étreinte. Si fort, pour qu'il ne parte pas, mais contre elle, c'était impossible.
Peut-on lutter contre la Mort ? Non... Il s'étendit sur le sol froid. Elle agrippait toujours son cou. Il ferma les yeux, et entre deux quinte, lui murmura les paroles les plus douces.
Ils savaient.
Il s'étouffait avec son sang. La maladie avait gagné la bataille, mais pas la guerre, puisque sa plus belle victoire au monde était à ces côtés. Il était temps.
« Papa... »
Elle n'avait que 13 ans et pourtant son père était mort devant ses yeux azur, les mêmes que lui. Son père, c'était son bonheur. Elle n'avait jamais eut de mère. Elle avait grandi avec son papa. Elle le suivait partout. Celui-ci lui avait transmis la passion du piano. Elle jouait pour lui faire plaisir, elle aimait lui faire plaisir.
On se rattache facilement au peu qu'on a.
Mais si ce peu disparaît, que faire ? Une fois de plus, elle haussa les épaules à cette vie. Le petit studio d'artiste devint angoissant. Il n'était plus là pour la protéger. Elle se sentit trahie et abandonnée. Elle lui en voulait d'être parti sans elle, sans sa fille chérie.
Que faire
?Elle secoua la tête. Ce n'était qu'un rêve, c'était obligé. Mais, au lieu de se réveiller, la pluie redoubla.
Je crois même qu'il grêle
... Il ne s'en sortira pas ainsi. Non. Il devait s'en doutait. Jamais elle ne le laisserait seul. Sa réalité s'était envolé avec lui. Tant pis. Il faut juste la rattraper.
« Aujourd'hui c'est lui, demain c'est moi. »
13ans, c'est tôt. Oui mais 13 années ont suffi. Le bonheur est éphémère. Il ne dure qu'un temps. Comme elle. Souviens-toi.
Elle était perdue dans la nuit sombre. Perdue cette
Nuit
...